La question, souvent posée de manière un peu excessive dans le monde de la photographie, ne laisse personne indifférent. Entre les mentions « sans retouche » ou « photos originales » qui fleurissent sur les réseaux sociaux, et les débats récurrents sur les groupes Facebook ou entre passionnés, le sujet divise.
Faut-il retoucher ses fichiers RAW ou se contenter des JPEG « sortis du boîtier » ? Ce questionnement, je l’ai souvent eu moi-même. Et c’est en me replongeant dans une photo prise il y a quelques années à la Fondation Louis Vuitton que l’envie d’écrire cet article m’est venue. En voici la version originale :
Sur le moment j’ai senti qu’il fallait que je la prenne, que ça pouvait donner un résultat intéressant :
Puis en la revisionnant je me suis demandé si elle ne serait pas plus « forte » avec un seul personnage dessus, mais dans ce cas lequel, voici une première version :
Une deuxième :
Puis je me suis demandé si j’avais le « droit » de supprimer une de ces personnes ? Ainsi en faisant cela, est-ce que je ne « mens » pas au spectateur ? Est-ce toujours de la photographie, est-ce que cela ne devient pas autre chose ? Quel est le rapport à la réalité ? Si je décide de commencer à modifier ma photo, jusqu’où puis-je aller ? Globalement qu’est-ce que la « retouche » en photographie ?
Dans cet article je ne pourrai pas répondre à toutes ces interrogations, sans doute en poserai-je d’autres encore, mais surtout je présenterai ma démarche et mon positionnement par rapport à ce sujet.
Je précise aussi qu’à la place de « retouche », je pourrais utiliser comme synonymes « post-traitement » ou « développement ».
Si je remonte le temps, je dois dire qu’au début de ma pratique photographique (qui était uniquement la photo de sport, plus particulièrement d’athlétisme) je m’interdisais de « retoucher » une photo, considérant que je voulais retranscrire exactement le moment auquel j’assistais : ni recadrage, ni modification de l’exposition, des couleurs, pas de suppression / ajout de personnes ou de choses et d’autres, rien du tout. Tant pis si le rendu était trop sombre ou trop surexposé, si l’arrière-plan était brouillon.
Il faut dire aussi que je ne savais pas faire toute ces choses, que je ne connaissais ni les logiciels de retouche de type Lightroom / Photoshop, ni la différence entre un fichier jpeg et un fichier raw.
Mais au bout d’un certain nombre d’années j’ai commencé à être déçu par mes photos, qui finalement ne ressemblaient pas tout à fait à ce que j’avais « vu » sur le moment où j’avais pris la photo : par exemple le maillot du club me paraissait par exemple plus « coloré » dans la réalité que sur mes photos, ce qui m’embêtait fortement.
Au moment de le première période COVID j’ai pris un peu de recul, j’ai décidé de me former d’une manière ou d’une autre en photographie avec comme objectif d’arriver à la fin de ce processus à prendre des photos qui « ressemblent » à celles publiées dans le journal l’Équipe. J’ai commencé par regarder des vidéos YouTube, j’ai acheté le logiciel Lightroom et me suis « obligé » à plonger dedans. Puis j’ai participé à une formation photo en ligne, celle de Pierre T Lambert, ce qui m’a ouvert à d’autres types d’images que celles de sport, pour aller vers une photographie que je qualifierais de plus « urbaine ».
J’ai rapidement pris l’habitude de prendre mes photos la plupart du temps au format raw pour ensuite les développer et les « retoucher » sur le logiciel Lightroom.
A ce jour je n’hésite pas selon les cas à : recadrer (« cropper ») / modifier tous les paramètres de l’exposition (luminosité, hautes lumières, blanc, noir, ombres…) / passer la photo en noir et blanc / modifier un peu la saturation et les teintes des couleurs / modifier un peu les effets de type texture, clarté, netteté, bruit / supprimer des éléments de la photo comme des personnes ou des objets.
Je précise aussi que j’aime beaucoup les photographes qui sont capables de prendre des photographies très « proches de la « réalité », si tant est que ce concept veut dire quelque chose, tout en les rendant « poétiques », « abstraites », grâce la composition, à l’utilisation de la lumière, au sujet, ou tout autre chose inexplicable.
C’est donc naturellement que je tends moi-même vers ce type de photographie en essayant d’être « léger » la plupart du temps sur mes modifications, sauf le recadrage et la suppression de personnes ou d’objets.
Pour revenir à la question d’origine sur le « bien et le mal » quant à la retouche, je me pose régulièrement ces questions :
- Le noir et blanc, c’est de la retouche ou pas, car à priori la « réalité » est en couleur ?
- Le recadrage, pourquoi s’en priver alors que la prise de vue elle-même consiste à « recadrer le réel » c’est-à-dire ce que l’on voit avec nos yeux ?
- Le principe du jpeg, n’est ce pas déjà une retouche automatique préalablement programmée par les ingénieurs de la société qui fabrique l’appareil photo ou le smartphone, pourquoi pas le faire soi-même ?
- Pourquoi, même en jpeg, y a-t-il des moments où je ne retrouve pas dans l’image exactement les mêmes couleurs que celles vues dans la réalité (exemple de mon maillot de club)
- De multiples photographes reconnus, de la photo du 19ème siècle à la photo contemporaine, présentent selon leurs projets des images manifestement « retouchées », sans que cela ne porte préjudice à l’intérêt qui leur est porté.
Au final, chacune de mes réponses à ces questions m’amènent à accepter la retouche photo comme ce qu’elle est : une étape du processus photographique au même titre que la prise de vue ou l’édition par exemple.
En fait, et pour conclure, mon hypothèse, ce que je crois, c’est que la « retouche » d’une photo a simplement pour but de « coller » plus fidèlement à ce que l’on a « vu ».
Mais ce que l’on a « vu » n’est pas vraiment la « réalité », c’est ce que l’on en « retient » dans notre mémoire, qui se transforme très rapidement en « ressenti ».
Le but alors du processus photographique serait plutôt ainsi de produire une image fidèle à ce que l’on a « ressenti » au moment de la prise de vue, pas à ce quelle serait « réellement ».
Pour reprendre l’exemple de la photo montrée précédemment à la fondation Louis Vuitton et appuyer mon hypothèse, la photo originale tire sur le orange, n’est pas complètement droite, il y a des éléments qui distraient un peu le regard, elle me semble peu « apaisante ». Mais mon souvenir du moment où j’ai pris la photo n’est pas celui-là, la réalité n’était pas orange, n’était pas penchée, je n’ai en fait « vu » que le gardien et la femme franchissant la porte entre les deux salles, j’avais plutôt une sensation d’apaisement.
Ainsi la photo originale ne « ment »-elle pas déjà ? Elle ne représente pas ce que j’ai « vu », ce qui justifie à mon sens que je la « retouche », la « retravaille », la « post-traite ».

Merci pour ce « Point de vue du photographe », lequel n’est pas sans me rappeler « L’ Œil et l’Esprit » écrit par Maurice Merleau-Ponty qui déclare : « (…) cette philosophie qui est à faire, c’est celle qui anime le peintre, non quand il exprime des opinions sur le monde, mais à l’instant où sa vision se fait geste, quand, dira Cézanne, il « pense en peinture ». »
Ne pourrait-il donc pas y avoir
« penser en photographie » ?
Merci Hervé pour pour ce complément / parallèle avec la peinture, très intéressant !
Bonjour à toi
Pour moi la photo brute n existe pas !
Il y a toujours eu de la retouche dès les débuts de la photographie
La question où s arrete cette manipulation ?
Pour moi le photographe à toujours une intention et c est intentention qu il faut montrer
Exemple avec le flou les lumières la poésie de l image ….
Je suis complètement d’accord, c’est très bien résumé !
Tout dépend ce que l’on entend par « retouche » car, personnellement, je suis contre le fait d’enlever ce qui existe dans la nature ou ailleurs…
Je comprends très bien qu’un photographe de mode puisse lisser un visage ou enlever une ride pour vendre son cliché mais ce n’est pas mon « truc » et c’est bien pour cela que je ne ne fais pas de portrait !