Qu’est-ce qu’une photo « réussie », une « bonne photo » ?

On pourrait aussi bien demander : « Qu’est-ce qu’une belle photo ? ». Ou encore : « Qu’est-ce qu’une photo waouh ? », « Qu’est-ce qu’une bonne photo ? », « Qu’est-ce qu’une photo intéressante ? ». Chacune de ces formulations contient son propre sens en elle mais elles se rejoignent pour identifier ce qu’une photo peut avoir d’unique dans le regard du spectateur.

Est-ce qu’il s’agit de juger l’esthétique, l’émotion, la technique, ou simplement l’impact qu’une image a sur nous ?

D’ailleurs beaucoup de monde essaye de répondre à cette question, par des notes, des concours, que ce soit sur internet, les réseaux sociaux, dans des festivals, des expositions physiques. Des photos sont mises en avant, telles que « La photo de l’année », « la 20/20 », la « médaille d’or, d’argent ou de bronze », « la meilleure dans la catégorie paysage »…

Mais peut-on qu’on peut vraiment hiérarchiser les photos entre elles ? Peut-on dire qu’une photo est plus belle, plus réussie, plus intéressante qu’une autre ? Est-ce que cela a véritablement un sens ?

Peut-être que la vraie question est pas « Qu’est-ce qu’une photo réussie ? », mais « Réussie pour qui, et selon quels critères ? »

Les critères

Si on essaie de lister des critères qui feraient une « bonne » photo, voici ce qui peut venir à l’esprit :

La technique : une image nette, bien exposée, l’horizon droit, les couleurs qui ressemblent aux couleurs habituelles.

Le sujet : quelque chose d’intéressant, d’émouvant, ou au moins de facilement identifiable.

La composition : des lignes, une harmonie entre les éléments.

L’ambiance : une lumière, une atmosphère qui captent l’attention.

Mais peut-on vraiment se fier à ces critères dans l’évaluation d’une photo ?

Prenons la technique.

Une photo réussie, techniquement, est-elle une photo parfaitement nette ?

Ainsi, que penser de la photo « Derrière la gare Saint-Lazare », d’Henri Cartier-Bresson ?

Cette image, où un homme saute au-dessus d’une flaque, est légèrement floue. Et pourtant, elle est considérée comme l’un des plus grands clichés de l’histoire de la photographie.

Est-ce que cela signifie que la technique ne compte pas pour cette photo particulière ?

Et il y a le flou « total », recherché en tant que tel. Normalement une photo floue est considérée comme « ratée ».  Or, lors des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris en 2024, de nombreux photographes de sport ont publié des photos floues. Pourtant, personne ne trouve à y redire, au contraire, elles sont souvent saluées pour leur capacité à faire ressentir la vitesse, l’effort, à sortir de l’ordinaire.

Et puis, il y a la composition.

On parle souvent de règles, la règle des tiers, la symétrie, les perspectives, les lignes de force, ne pas centrer le sujet sauf pour la symétrie… Certains disent qu’il faut d’abord les maîtriser pour mieux s’en détacher après. Pourtant, quand on regarde des photos qui ont marqué l’histoire de la photographie, on se rend compte que ces règles sont parfois absentes, voire ignorées. Il ressort de ces photographies quelque chose qui transcende la simple composition.

Un exemple parmi tant d’autres, la photo « Elevator – Miami Beach » dans le livre « The Americans » de Robert Frank, photo qui revient régulièrement quand ce livre est mis en avant dans les médias. On ne peut pas dire qu’elle soit très « académique », c’est une photo prise à la volée, seule une femme est nette, deux autres personnages sont flous et même partiellement coupés par le cadre, la photo n’est pas très droite. Et pourtant ça « marche », en tout cas c’est une photo considérée comme « bonne » ou « réussie » par les critiques photographiques.

Le travail photographique en "série"

En photographie, il n’est pas forcément d’usage de juger des images isolées, les photographes « auteurs » inscrivent souvent leurs photos dans des séries, séries montrées dans le cadre de livres ou d’expositions. Une photo peut sembler « faible » si on la regarde seule, mais prendre tout son sens dans le cadre de la construction d’une série. Alors peut-elle être considérée comme véritablement « faible » ? Comment juger de la réussite d’une photo quand elle fait partie d’un tout ?

Est-ce qu’une image « moyenne » mais indispensable à la narration d’une série est une photo réussie ?

Et à l’inverse, une photo techniquement parfaite, mais qui ne s’intègre pas dans l’ensemble est-ce qu’elle perd de sa valeur ? Combien de photographes reconnus ont expliqué comment ils avaient pu mettre de côté des photos qu’ils aimaient mais qui ne collaient pas à leur projet ?

Réussir pour qui ?

On dit souvent qu’une photo est réussie si elle plaît. Mais plaire à qui, au juste ? Est-ce qu’un simple « quidam », une personne sans connaissance particulière en photographie, qui aime une image, voire qui l’achète, suffit à en faire une « bonne » photo ?

Mais si un photographe, quelqu’un qui pratique et comprend les enjeux techniques ou esthétiques, la reconnaît comme remarquable, cela aurait-ce plus de valeur ?

Plus « haut » encore dans cette échelle : un curateur, un directeur de musée, un galeriste… Si ces figures « autorisées » valident une photo, lui donnent une place dans une exposition ou une collection, est-ce que cela lui confère une forme de réussite supérieure ?

Pourtant, que penser d’une photo adorée par le grand public, partagée des milliers de fois, mais ignorée, voire méprisée, par les institutions ? À l’inverse, comment interpréter une image qui ne touche presque personne, mais que les musées exposent, que les critiques valident ?

Est-ce que la « réussite » d’une photo dépend de ceux qui la regardent, ou bien reste-t-elle, avant tout, une affaire entre l’auteur et ce qu’il avait en tête au moment de la prendre ?

Et puis, il y a le temps.

Le temps qui passe, qui transforme les regards, qui inverse les jugements. Une photo ignorée aujourd’hui peut devenir, des années plus tard, une référence. À l’inverse, une image célébrée en son temps peut sombrer dans l’oubli.

Peut-être que le jugement extérieur, qu’il soit populaire, expert ou institutionnel, n’est qu’un miroir déformant, parfois utile, pour se questionner, pour ajuster son regard, mais parfois trompeur, quand il prend trop de place et devient la seule mesure de ce qui « compte ». Ainsi William Eggleston s’est mis à la photo « couleur » à une période où seul le noir et blanc était considéré par les critiques et beaucoup de photographes comme une pratique « artistique », au contraire de la photo couleur jugée comme à vocation « commerciale ». Heureusement qu’il a poursuivi son chemin sans prendre en compte les jugements extérieurs.

Réussir pour soi

Pour moi, une photo qui est « réussie », c’est la production finale, sur papier ou écran, qui correspond à l’image que l’on avait en tête au moment du déclenchement de son appareil photo .

C’est-à-dire qu’à la fin du processus photographique, vision de la scène, cadrage, déclic, « traitement », « édition », le photographe arrive à reproduire exactement l’image et les émotions associées qu’il avait dans sa tête au moment du déclic.

Dans un angle différent mais avec la même signification, chaque fois que je regarde une de mes photos, je me demande donc : « Est-ce que ce que je vois sur mon écran ou sur le papier correspond à ce que je veux montrer ? »

Se faire reconnaitre par son style photographique

Se faire « reconnaitre » présente ici deux sens : être certes apprécié par d’autres personnes d’une part, mais surtout être identifié sans avoir besoin de sous titrer une photo de son nom.

 

Qu’une personne puisse reconnaitre le ou la photographe juste en regardant l’image, par la façon de prendre la photo, ou par le sujet abordé, sans doute pour moi serait-ce un jour le plus grand « achievement » possible, comme disent les anglo-saxons. Ainsi, et toute proportion lucidement gardée, qui ne reconnaîtrait pas une photo de Martin Parr ? Une peinture de Picasso ? Une sculpture de Botero ?…

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